LE 9 JUILLET 2004

 

La fréquentation des sanctuaires, petits et grands, la vitalité des mouvements d’Église liés à Marie le prouvent : Marie attire toujours. Pour beaucoup, elle est une porte d’entrée vers l’Église.

Elle est jeune, moderne, insoumise, comme en révolte. Pourtant, depuis qu’elle s’est agenouillée devant l’une des statues de la Vierge, elle semble entrée dans une sorte d’immobilité ardente, comme si tout son être s’était mis en état d’écoute. Sa voix, à peine audible, glisse avec tant de grâce qu’elle semble ondoyer. «Mère de lumière, mère de la vie, mère de l’amour, mère de la miséricorde, mère de l’espérance…» Près d’elle, un homme, agenouillé lui aussi, le visage levé vers Marie, se balance doucement comme pour donner le tempo à sa prière. Une larme de tendresse tremble sur le haut de sa joue. À côté de lui, dans un fauteuil, son fils, polyhandicapé, mordille un couvercle de boîte en plastique.

Derrière eux, assise sur un banc, une femme, le corps fatigué, les yeux fermés cernés de noir, est en prière. Peu à peu, son visage se détend, comme si la récitation du chapelet la conduisait patiemment à l’oubli d’elle-même, mettait un peu de douceur dans son coeur. Ils ne sont pas seuls. Autour d’eux, des dizaines d’hommes et de femmes de tout âge, de toute origine, paumes ouvertes ou mains croisées, implorent en silence, ou déposent dans une grande corbeille leurs intentions de prière. La chapelle Notre-Dame de la Médaille miraculeuse, 140, rue du Bac, à Paris, est l’un des sanctuaires de dévotion mariale les plus fréquentés en France.

Il y a près de deux mille ans, Marie habitait déjà la prière murmurée des premiers chrétiens. «Sous votre protection, nous nous réfugions sainte Mère de Dieu…», invoquait l’un d’entre eux, vers le IIIe siècle. Depuis ce temps, tantôt presque oubliée, tantôt adulée, Marie n’a en réalité jamais cessé d’être «actuelle», comme le dit Sylvie Barnay, historienne, maître de conférence à l’université de Metz (1). Tombée en désuétude au lendemain de Vatican II, elle semble aujourd’hui revenir en force (2).

La dévotion particulière de Jean-Paul II envers Marie, l’empreinte mariale qu’il a donnée à son pontificat y sont sans doute pour quelque chose. Mais ce n’est pas la seule raison. Indices de ce retour : la fréquentation des sanctuaires par des pèlerins de plus en plus divers, y compris des jeunes, et la bonne santé des mouvements chrétiens dont la spiritualité est liée à Marie. Ainsi, de jeunes parents rejoignent désormais les Équipes du Rosaire.

Dans un contexte que Sylvie Barnay qualifie de «compliqué», marqué par le déclin du christianisme et sa confrontation à d’autres religions, ce retour a de quoi étonner. En réalité, si Marie revient, c’est à la mesure des blessures et des désarrois de notre époque. «J’ai rencontré Marie il y a quinze ans, raconte Chantal Courtin, 53 ans, responsable nationale des Équipes du Rosaire. J’étais baptisée, mais je m’étais éloignée de l’Église. J’avais été attirée par le bouddhisme, le New Age, l’ésotérisme. Lorsque j’ai inscrit mes enfants au catéchisme, j’ai repris contact avec la Parole. Dans la chapelle de la Visitation de Paray-le-Monial, où j’habitais alors, j’ai compris que ce que je cherchais, je l’avais trouvé. Mais je sentais que j’avais besoin d’être soutenue. J’ai cherché un mouvement de prière en Église. J’ai trouvé les Équipes du Rosaire. Jusqu’à 32 ans, Marie n’avait jamais compté pour moi. Elle m’a aidée à me reconstruire. Aujourd’hui, elle est là qui vient combler mes manques. Je m’en remets à elle quand je ne suis plus capable de prier. Jour après jour, je prie avec elle. Elle m’enfante et me met en présence de tous les moments de la vie de son Fils, que je contemple et médite à travers son regard et son coeur.»

"Educatrice de la prière"

Infirmière à Saint-Denis, en région parisienne, mère de trois grands enfants, Annie ne dit pas autre chose : «C’est comme dans l’Évangile. Elle est là, discrètement, comme elle l’était en ce moment déroutant où Jésus quitte l’enfance pour être aux affaires de son père, puis à Cana, quand Jésus accomplit son premier signe, puis à la Croix et jusqu’à la Pentecôte. Elle m’invite à écouter, à accueillir, à obéir dans la foi, à la parole de Dieu. Et quand je me dérobe, c’est elle qui me dit : “Quoiqu’il vous dise, faites-le.”»


Pour beaucoup cependant, Marie est d’abord la mère, la sœur, celle qui écoute, console. Celle à qui l’on peut tout dire, à qui l’on peut s’adresser pour se faire entendre de Dieu que l’on n’ose pas déranger. Celle que l’on remercie, comme en témoignent les milliers d’ex-voto sur les murs des sanctuaires. Des milliers de pèlerins viennent ainsi déposer aux pieds de la Vierge en pleurs de La Salette (Isère) leurs blessures, leurs espoirs, ou plus simplement, comme le dit le P. Louis de Pontbriand, recteur du sanctuaire «poser leur valise et reprendre confiance».

Dans l’église de grès rose de Marienthal, près de Strasbourg, ils sont nombreux aussi à venir des pays voisins prier devant la Pietà, puiser dans son sourire le réconfort qu’ils recherchent pour continuer d’habiter le fragile de leur vie et reconnaître la présence du Christ aux heures de douceur.


«Marie donne aux plus faibles de se sentir aimés et apprend aux plus forts à se laisser faire», constate le P. Daniel Perrin, recteur du sanctuaire alsacien. Aumônier de la maison d’arrêt de Villepinte, le P. Albert Ewald, qui voit des hommes à bout de souffrance, enfermés dans la culpabilité et affamés d’amour, réciter le chapelet et prier en silence devant la Vierge noire de l’oratoire, fait le même constat : «Au travers de Marie, ils se sentent reliés à leur mère, à leur épouse, priantes comme eux. Ils se sentent en communion. C’est à Marie qu’ils confient leur peine, leur souffrance, leur espérance».


Y aurait-il pour autant une prière pour les faibles passant par Marie, tandis que les forts iraient directement au Christ ? Non, bien sûr. Car finalement, malgré des dérives possibles, tous ne prient que Dieu. D’ailleurs, comme le dit le P. Claude Poussier, recteur du sanctuaire de Pontmain (Mayenne), «Marie est une véritable éducatrice de la prière. Elle rappelle avec clarté que c’est par Dieu que nous est donnée toute grâce, que c’est de Jésus que nous vient le salut, mais il peut être plus facile de mettre la main dans celle d’une mère pour aller vers Dieu.» L’essentiel, confirme le dominicain Albert Enard, qui vient de consacrer un livre passionnant au Rosaire (3), c’est «d’arrêter de parler et de commencer à écouter, de prier au quotidien l’Évangile avec Marie, et finalement de nous réjouir, comme elle, car Dieu veut aussi naître de nous».


Martine DE SAUTO


(1) La Vierge, femme au visage divin, Gallimard, 144 p., 13


(2) Selon un sondage de Pèlerin Magazine - Lourdes Magazine d’août 2002, 52% des Français éprouvent du respect pour elle ; 53% voient réellement en elle «la mère de Jésus fils de Dieu» ; 51% la prient. Pour tous, elle incarne «la pureté, la maternité, l’amour».


(3) Assidus à la prière avec Marie, Parole et silence, 280 p., 17
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